« On s’est moqué de Pinel » - Extrait

Modifié par Lucieniobey

L’agité peut être calmé ou réduit.

On ne lui demande pas ce qu’il préfère. Si l’on n’a pas le temps de le calmer, on le réduit. Quand on le juge assez réduit, parfois on le calme. On l’écume1 comme le pot-au-feu.

Il est des cas, côté des hommes, où la réduction s’opère à la semelle de brodequins2. Ce traitement n’est pas ordonné par les médecins. Il a lieu surtout la nuit.

L’agité crie, se démène, il ennuie le surveillant. L’homme a déjà la camisole, on lui donne quelques bons coups avec le passe-partout3, histoire de l’avertir. Le manche à balai sert aussi. Mais la méthode préférée est le brodequin. Monté sur le lit, le surveillant frappe dans les côtes. Le lendemain, le patient en porte les meurtrissures. Ces agités donnent contre tous les murs ?

C’est la méthode clandestine.

Officiellement, elle n’existe pas.

Les médecins réduisent par la camisole, le ficelage sur le lit, le cabanon et le drap mouillé.

Le drap mouillé est une conquête de la psychiatrie. La méthode nous vient de l’Égypte des Pharaons. Seulement, pour l’employer, les Égyptiens attendaient que les clients fussent morts. Et ils coupaient le drap en petits morceaux appelés bandelettes. Nous, nous employons le drap dans toute sa largeur, en serrant bien, à chaque tour, à l’aide du genou… Il arrive ainsi que l’on atteint le résultat : le malade ne crie plus ; il expire.

Les docteurs calment par la balnéothérapie4.

La douche n’est plus à la mode.

Sur les vingt mille insensés que j’ai eu l’honneur de fréquenter, cent à peine ont évoqué la séance du jet d’eau. C’était dans des départements où la lumière scientifique n’avait point encore pénétré !

Aujourd’hui, c’est le bain.

Dans les maisons pour riches, les bains sont de dix-huit, vingt-quatre, trente-six heures ; encore ne sommes-nous pas en avance : en Allemagne, c’est deux jours, trois jours.

Pour ménager les côtes de la personne que l’on veut ainsi laver, on suspend un hamac dans la baignoire. L’eau et deux gardes se renouvellent par des systèmes pleins de perfection.

Cette hydrothérapie5 est plus modérée dans les asiles.

Un pauvre ne doit pas se laver aussi longtemps qu’un riche, ce serait indécent ; aussi, dans ce cas, les bains ne durent-ils que de quatre à huit heures, et il n’y en a pas pour tout le monde.

Un jour, mes pas innocents me conduisirent dans une salle. Je vis des têtes qui semblaient être des choux-fleurs dans un jardin potager. Cette vision anéantit sur-le-champ toutes mes capacités, sauf une : celle de compter. Je comptai : une, deux, quatre, six… quatorze têtes. M. Deibler6 n’avait pourtant point pris son café au lait dans cette ville, ce matin ! D’abord, ces têtes n’étaient pas coupées, elles grimaçaient et leurs bouches criaient. Curieux tableaux à l’ombre des grands murs départementaux ! Je me campai. Étayé de ma canne, j’ouvris résolument les yeux. Pas d’erreur ! C’étaient des têtes. Des têtes qui sortaient d’une cangue7. À Changhaï8, si vous êtes bien avec le chef de police de la concession française, vous pouvez avoir la primeur d’une de ces représentations. Pourquoi aller si loin ? Ce n’était point du même ordre, cependant. C’est d’une baignoire qu’émergeaient ces têtes, non d’une cangue. Étonnantes baignoires ! Elles étaient entièrement recouvertes d’une planche de bois qui, par bonheur, portait une échancrure juste au moment où elle atteignait le cou.

Bien trouvé ! Les baigneurs ne s’évaderont pas de la baignoire.

Des têtes étaient calmes ; mais celle-ci nous injuriait. Et cette autre, d’un geste du menton, réclamait qu’on lui grattât le nez.

Un trou pour la tête c’est bien ! Un autre pour les mains, s’il vous plaît, au moins pour une seule !

La baignoire coûte cher, le personnel est rare, alors apparaissent instruments de contrainte, cellules et cabanons.

Ficelez sur un lit un agité et regardez sa figure : il enrage, il injurie. Les infirmiers y gagnent en tranquillité, le malade en exaspération. Si les asiles sont pour la paix des gardiens et non pour le traitement des fous, tirons le chapeau, le but est atteint.

Pinel9, voilà cent ans, enleva les fers aux aliénés. Cela fait un beau tableau à la faculté de médecine de Paris. Eh bien ! on s’est moqué de Pinel.

Camisoles, bracelets, liens, bretelles remplacent les fers.

Voyez cette jeune femme camisolée et liée sur son matelas depuis cinq jours. Camisole et liens ne l’ont pas calmée. Elle grince des dents, mais c’est moins de folie que de rage. On comprend qu’elle dévorerait joyeusement ses bourreaux10. Ses bourreaux, eux, pendant ce temps, jouent aux cartes. Alors, et le bain, cette dernière conquête du progrès, qu’attend-on ? Que l’infirmière ait le temps et qu’une baignoire soit libre !


1. Écumer : débarrasser de l’écume, c'est-à-dire la mousse blanchâtre qui monte à la surface d’un liquide échauffé ou en fermentation. 2. Brodequin : chaussure montant jusqu’à mi-jambe qui se laçait sur le dessus du pied. 3. Passe-partout : clef qui permet d’ouvrir des serrures différentes dans un même établissement. 4. Balnéothérapie : traitement médical par le bain. 5. Hydrothérapie : traitement de certaines affections par l’emploi de l’eau. 6. M. Deibler : bourreau français, troisième de la profession à exercer la fonction d'exécuteur en chef en France (1823-1904). Il décapitait les condamnés à mort. 7. Cangue : carcan, utilisé en Asie et surtout en Chine, qui consistait en deux pièces de bois très pesantes, emprisonnant le cou et les poignets du condamné. 8. Changhaï : variante orthographique de Shanghaï, aujourd'hui désuète. 9. Philippe Pinel : médecin et aliéniste renommé (1745-1826). Il refuse que les fous soient attachés par des chaînes. Il pose un regard nouveau sur la folie en affirmant qu'elle peut être comprise et soignée. C'est un précurseur de la psychatrie moderne. 10. Bourreau : exécuteur des peines corporelles prononcées par les cours de justice, et, spécialement, de la peine de mort. 

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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